A comme Avril, A comme André

– By Sabrina Meghaoui –

  • …. André ? André, bonjour, c’est Hannah, vous êtes là ?
  • Oui, oui, j’arrive.

André ouvre sa tente, la moitié de son corps est encore dans son duvet, d’une main il ouvre et de l’autre ajuste sa chemise maladroitement, Hannah jette son regard ailleurs, Il n’aime pas se montrer négligé. 

Classe, ancien capitaine de pêche aux Antilles, sa casquette n’est jamais loin et l’ajuste à chaque visite.

Ses vieux os lui font défaut, ses gestes sont lents mais son esprit est encore vif, il aime soigner son image. La rue, ce n’est pas une excuse, dit-il.

4 mois, qu’ Hannah rend visite à André, rencontré pendant une maraude. Il est un peu vieux mais a toute sa tête, il est très instruit, philosophe, drôle et a choisi la rue pour se punir d’une erreur passée. Il accepte très peu d’aide et semble attendre que la mort vienne le chercher. Hannah l’affectionne beaucoup.

  • Je ne vous ai pas dérangé ? s’inquiète-t-elle.
  • Non non je lisais un peu, j’ai commencé un nouveau bouquin. Hier à la bibliothèque j’ai pu en emprunter quelques-uns.

André ouvre un peu plus et l’invite à regarder: une vingtaine de livres sont placés comme des parpaings tout au fond.

  • Et bien, vous voilà bien équipé.
  • “N’est ce pas dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal…”
  • Hannah Arendt, dit-elle avec un sourire.
  • Oui c’est exact. Vous venez tôt aujourd’hui ?
  • Oui, l’association avec laquelle nous avons fait des maraudes n’accepte plus les femmes, mais seulement en cuisine, alors je suis parti et on a créé notre propre asso.
  • Quelle drôle d’idée, pourquoi cela ?
  • L’homme est faible André… l’homme est faible, dit-elle en riant. Des religieux soucieux de la sécurité des femmes, pendant les maraudes, paraît-il. Sentant l’hypocrisie à pleine narine, j’ai jeté un pavé dans cette mare de merde.

Je leur ai demandé si la vérité n’était pas ailleurs : leurs pulsions étaient devenues trop difficiles à dissimuler et à contrôler derrière leur piété maquillée. L’un d’eux, visiblement l’ampoule de la masse sombre, a acquiescé. Je ne me bats pas contre la vérité quelle qu’elle soit. Elle ne me plaisait pas, mais c’était leur vérité. Et ce n’est pas mon genre d’éduquer la bêtise. Nous sommes partis. C’est ainsi. Et vous ? Comment ça va aujourd’hui ?

  • Oh, un jour de plus…
  • Vous avez réussi à joindre votre femme ?
  • Je n’ai pas essayé.
  • Quand vous serez prêts alors, un pas à la fois. 
  • Et vous votre roman ça avance ?
  • Je n’arrive pas à écrire en ce moment… et puis écrire, qu’est ce que ça veut dire ? Tout le monde écrit, aujourd’hui c’est à la mode. Écrire c’est pas difficile, c’est d’écrire quelque chose d’intéressant qui est difficile, je vois pas l’intérêt d’écrire si c’est juste moyen.
  • ça, ce n’est pas à vous d’en juger mais à celui qui vous lit, si plus personne n’écrit qui fera rêvasser les hommes comme moi.
  • Il restera les écrivains d’antan et croyez moi on a tout a leur envier. 
  • Hannah, dites moi, pourquoi écrivez- vous ?
  • …. Pour arrêter de penser je crois. Je vois et ressens les choses trop vite, trop fort, alors à défaut de les dire je les écris. J’aime me mettre à côté du monde, et le regarder. L’écriture me ramène au plus près de moi, là où tout est plus doux, plus paisible, elle m’aide à reprendre mon souffle; un monde sans haine, un monde  avec beaucoup d’amour, que certains prennent pour une faiblesse, parfois.
  • Ho non ! c’est loin d’être une faiblesse. Vous savez j’aime les gens qui écrivent. C’est à travers l’écriture que l’on voit qui ils sont. C’est important d’écrire et d’être lu. On ne peut jamais connaître véritablement une personne même quand on partage sa vie. Rien ne permet de résoudre le mystère de l’autre, sauf par l’écriture à mon sens. Nos actes sont parfois soumis à la somme d’une éducation mais pas à la somme d’un être, et l’écriture, elle, révèle. Elle vous donne le goût d’une âme, d’un esprit, d’un cœur, de pensées. vous ai je raconté comment j’ai rencontré ma femme ?
  • Oui, la journaliste de votre village.
  • Oui je rentrais de la pêche, elle m’attendait pour me poser ses questions et quelque temps après on se mariait. Elle écrivait de magnifique poèmes. A chacune de ses lectures, je pouvais voir son cœur sans filtre, je vous souhaite d’aimer un homme qui écrit, le voyage est merveilleux.

Autour de son cou, André porte une chaîne avec un médaillon, une photo de sa femme et son fils à l’intérieur, disparu en mer à l’âge de 8 ans, « un accident » dit André. Rongé par la culpabilité il est parti loin de son pays , de sa femme et de lui même. Il pensait que c’était pour mieux revenir mais rentrer lui était trop douloureux.

  • Vous savez, Hannah, il est important d’aimer. Avant j’avais un foyer , maintenant j’ai un abri. Connaissez- vous la différence ? 
  • Oui
  • Quand je ne rentre pas à la maison, je ne manque à personne… La plupart des gens pensent que si je suis dans la rue c’est parce que je suis feignant, drogué ou alcoolique, que je n’ai aucune culture et aucun savoir vivre, mais ça ne me dérange pas. J’aime nos discussions, Hannah, dit-il en souriant.
  • Je vous laisse André, je reviendrai samedi si Dieu me le permet. Demain, il faut essayer d’appeler votre femme.

Il essayait tous les jours d’appeler sa femme sans y parvenir.

Un samedi, Hannah le chercha, sa tente avait été retirée. 

Trois jours avant, il s’était interposé lors d’une bagarre de rue, il reçut un coup de couteau et la mort l’emporta.

Je dédicace ce texte à André.

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