O comme Octobre, O comme Oh !

-By Nour KHALFAT-

Un mois d’Octobre terne. Un samedi après-midi froid et humide. C’est enfin, le jour de notre #MaraudingPack : une déambulation dans une gare parisienne pour aller à la rencontre des grands exclus, partager un encas, découvrir des parcours de vie, les sensibiliser sur l’hygiène, la santé et éventuellement les orienter sur les structures d’accueil.

Ihlem a passé la semaine à collecter et préparer une centaine de Packs Santé avec ses neveux. Il est important de sensibiliser les enfants sur la solidarité et de les faire participer à des actions ludiques mais impactantes. Un pack pour les hommes et un pack pour les femmes. Elle a partagé les photos des enfants à l’ouvrage. Elle se rend chez Hakim pour finaliser la logistique. Les sacs se remplissent de gâteaux, de plaids et de kits de sommeil récupérés auprès d’une compagnie aérienne qui a fermé : Aigle Azur. Une odeur de café a gagné la pièce sur un fond de musique funky. On ne fait jamais de maraude sans café et thé à partager avec les invisibles. Le duo charge la voiture direction la gare de l’Est pour retrouver Djamila.

Il est 14h, je saute sur ma moto avec mes équipements photographiques pour retrouver ce trio infernal. Je découvre le trio chargé comme des mules avec deux sacs et une valise à roulette de voyage et un gros cabas pour les encas. C’est la “brigade du chat botté”.

On se dirige vers le boulevard Magenta. Nous tombons sur un groupe de jeunes bénévoles de la fondation Abbé Pierre super motivés. Le chef de groupe, Nabil, la cinquantaine, portant fièrement le legendaire bérêt noir de l’Abbé vissé sur la tête avec une petite barbe dispersée nous explique leurs modalités pour sensibiliser les citoyens à participer et a soutenir leurs actions.

Nous commençons à marcher vers les lieux discrets ou les invisibles se positionnent, l’entrée de l’ancien “India Café”, une sortie de métro, une tente isolée sur l’évacuation du métro. On se fait vite repérer par un invisible qui vient spontanément à notre rencontre.

  • Bonjour, je suis Nour – tout en lui tendant la main (je sais, je sais nous sommes encore en plein COVID)
  • Bonjour, je suis Jean
  • Tu viens d’où ?
  • Je suis de Saint Denis, me dit-il en souriant discrètement sous sa généreuse barbe. Frêle dans une veste trop grande pour lui, Il a les yeux bien ridés derrière ses lunettes oranges, de larges sourcils, des cheveux révoltés.
  • Tu veux un café, un thé ?
  • Un café, merci. 

Badaboum, les filles s’activent. Bim: un gobelet, bam: une pincée de cuillère de café soluble, boum: un peu d’eau chaude, tik: un doigt de sucre, tok: une petite touillette…et voilà le travail, tout ça servi avec le sourire. Pendant la théâtralisation du service du café, le troisième essaye de proposer péniblement une petite galette à la framboise. Jean a les yeux rivés sur les femmes. Jean se raconte, se livre spontanément, sur sa vie passée, son parcours, son divorce, ses enfants, ses passions, sa guitare…

On s’interroge toujours sur le pourquoi du comment un homme semble vivre seul dans la rue. On spécule sur son parcours, sur les accidents de la vie. On se questionne sur le rôle ou la responsabilité collective de la société, sur le rôle ou la responsabilité individuel du citoyen.

Il a un rendez-vous à la gare du Nord. (il a une vie sociale ? des amis, des copains ?, une petite copine ? ). Je lui propose de lui remettre un Pack Santé, un plaid et un kit de sommeil. Je lui explique que ce sont des enfants qui ont préparé ses Packs et que c’est tata Ihlem qui les distribue. Il découvre un shampoing, un gel douche, un dentifrice, une brosse à dents, un rasoir, une mousse à raser, un masque, un dafalgan, et un déodorant, le luxe ultime

Un silence… le papa est touché. Il mord légèrement ses  lèvres, ses yeux humides pétillent. Il part. Il nous salue de loin. Il semble heureux, non, il est heureux ! Il a accepté sa condition de vie, non il a choisi sa vie. Il subit sa vie, non, il maîtrise sa vie.

Je suis curieux ? je suis un voyeur ? de quoi je me mêle bordel. 

Je m’interroge parfois sur ce qui me guide et me pousse à faire ce que je fais. 

Cela n’a aucun sens. Je m’interroge sur qui est le plus heureux et le plus libre. Suis-je jaloux ?  

Je me souviens d’une époque passée en cravate, costume trois boutons bleue roi, tissu cerruti qualité super 120, chemise blanche, coton au col relevé, chaussures marron cuir cousu main cirées tous les mois. Un cadre zombie supérieur à grosse berline allemande, enfermé dans une grande entreprise avec une grosse carotte de salaire, des nuits blanches à stresser avant chaque comité de direction, à faire semblant d’apprécier mes collègues hautains et superficiels (comme moi finalement), à jouer une pièce de théâtre qui se jouait tous les jours 5/7 de 8h à 20h et parfois 7/7. Après ma salle de sport où je défilais avec ma tablette de chocolat fondue et ma séance d’UV. Je passais mon temps à programmer mon prochain voyage et ma prochaine folie de consommateur non averti. Je surveillais tous les mois mon compte bancaire qui terminait dans le rouge. J’avais un train de vie décalé anarchique ( plus je gagne d’argent, plus j’en dépensais et donc plus je travaillais pour finalement dépenser encore plus…). 

J’étais un bon parisien respectable qui prenait un café à 3 euros, qui ne disait pas bonjour, qui ne souriait jamais et qui ne connaissait même pas ses voisins de palier dans ma maison résidence hight standing de mes deux .

Jean n’a rien et pourtant il est heureux lui.

“En te levant le matin, rappelle toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer d’être heureux”

Marc Aurèle – Empereur, Homme d’état, Philosophe (121 – 180)

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